En six ans, une entreprise française est passée de zéro à 29 acquisitions. Son objectif ? Déloger Palantir de son trône européen et incarner enfin cette fameuse souveraineté numérique dont tout le monde parle. Nous voilà face à un pari hors norme, porté par un entrepreneur serial qui connaît le succès comme personne. Mais entre l’ambition affichée et la réalité du terrain, la frontière reste floue.
Un entrepreneur serial qui voit grand
Olivier Dellenbach, diplômé de Polytechnique, n’en est pas à son coup d’essai. En 2019, il a vendu eFront, sa première création, à BlackRock pour la somme vertigineuse de 1,3 à 1,5 milliard de dollars. Ce logiciel de gestion d’investissements non cotés, spécialisé dans le private equity, employait 850 personnes et générait plus de 130 millions d’euros de revenus annuels. À peine quelques mois après cette cession, il fonde ChapsVision avec une idée fixe : bâtir un champion européen capable de tenir tête aux mastodontes américains du traitement de données.
Sa vision dépasse largement le simple business plan. Dellenbach porte un discours sur la souveraineté technologique qui résonne fortement dans un contexte géopolitique tendu. L’enjeu ? Ne plus dépendre des infrastructures et des outils américains pour gérer les données sensibles, qu’elles soient publiques ou privées. Une obsession qui semble sincère, mais qui doit maintenant prouver qu’elle peut se traduire en solution opérationnelle. Car vendre une entreprise pour plus d’un milliard, c’est impressionnant. En construire une nouvelle à cette échelle en si peu de temps, c’est une autre histoire.
Une croissance par acquisition démesurée
ChapsVision ne mise pas sur la croissance organique. Depuis sa création en 2019, le groupe a englouti 29 sociétés en moins de six ans. Un rythme qui laisse pantois : Coheris (CRM), NP6 (marketing automation), Sinequa (enterprise search), Octipas et Sparkow (retail), Anycommerce (encaissement omnicanal), Iremos spécialisée dans la gestion de crise, ou encore Articque, expert en géomarketing. Chaque acquisition vient combler une brique technologique, du CRM à la cybersécurité en passant par l’intelligence artificielle et la gestion de points de vente.
Ce tableau présente quelques-unes des opérations majeures qui ont façonné le groupe :
| Acquisition | Année | Domaine | Apport stratégique |
|---|---|---|---|
| Coheris | 2019 | CRM | Base cliente entreprise, expertise relation client 360° |
| Sparkow | 2019 | E-merchandising | Optimisation expérience d’achat digitale |
| Octipas | 2020 | Retail | Digitalisation points de vente physiques |
| NP6 | 2021 | Marketing automation | Campagnes omnicanales, Customer Data Platform |
| Anycommerce | 2024 | Commerce unifié | Encaissement, orchestration commandes, 80 Mds€ de transactions |
| Sinequa | 2024 | Enterprise search & IA | Recherche cognitive, analyse IA, capacités RAG |
| Iremos | 2025 | Gestion de crise | Solutions souveraines pour secteurs régaliens |
Reste une question, et elle est légitime : comment intégrer techniquement, humainement, culturellement toutes ces structures sans que l’ensemble finisse par imploser ? Acheter, c’est une chose. Faire fonctionner l’ensemble de manière cohérente en est une autre, bien plus complexe.
ArgonOS : la plateforme qui doit tout unifier
ArgonOS est présenté comme le système d’exploitation central, celui qui doit digérer et faire dialoguer toutes ces technologies hétérogènes. Concrètement, cette plateforme ingère des données structurées, non structurées, multimédia ou en flux, quelle que soit leur origine. Grâce à l’intégration de Sinequa, elle embarque des capacités d’IA générative et de RAG (Retrieval-Augmented Generation), permettant d’interroger de vastes corpus de documents avec une précision contextuelle.
ArgonOS se positionne comme une plateforme ouverte, à l’opposé du modèle fermé de Palantir souvent qualifié de « boîte noire ». Les utilisateurs peuvent connecter leurs propres sources via des API illimitées, construire des graphes de connaissances reliant entités et événements, et collaborer sur des analyses en temps réel avec une gouvernance fine des accès. En théorie, cela couvre aussi bien le renseignement militaire que la logistique prédictive, l’analyse économique ou la gestion de crise.
Mais derrière cette promesse technologique séduisante se cache un défi colossal : faire en sorte que 29 briques logicielles développées par des équipes différentes, avec des architectures différentes, communiquent réellement et de manière fluide. Sur le papier, tout tient. Dans la pratique, nous aimerions voir des preuves tangibles que cette intégration fonctionne à grande échelle, sur des cas d’usage critiques.
Le pari de la souveraineté face à Palantir
ChapsVision ambitionne de remplacer Palantir, notamment auprès de la DGSI (Direction générale de la Sécurité intérieure) sur le marché OTDH (Outil de Traitement de Données Hétérogènes). Depuis les attentats du 13 novembre 2015, la DGSI utilise la solution américaine pour traiter des masses d’informations disparates. Censé rester transitoire, cet outil s’est installé dans la durée. En décembre 2025, la DGSI a même renouvelé son contrat avec Palantir pour trois ans, malgré la montée en puissance de ChapsVision.
L’argument de vente français tient en quelques mots : données hébergées en Europe, échappant ainsi au Cloud Act américain qui permet aux autorités américaines d’accéder aux informations stockées par des entreprises US, même si elles se trouvent physiquement en Europe. Pour porter cette ambition souveraine, ChapsVision a structuré une division CyberGov dédiée aux secteurs Défense, Renseignement et Sécurité, avec Sinequa et Iremos comme fers de lance.
L’argument géopolitique est pertinent, surtout dans un contexte où la souveraineté numérique devient un enjeu stratégique national. Mais le renouvellement du contrat Palantir par la DGSI soulève une interrogation légitime : si ChapsVision dispose réellement des capacités techniques pour remplacer l’Américain, pourquoi l’État français ne fait-il pas le saut ? La réponse tient peut-être dans l’écart entre promesse et exécution opérationnelle. Remplacer un outil critique demande bien plus que des discours sur la souveraineté.
Des chiffres qui impressionnent
Les indicateurs de croissance affichés par ChapsVision donnent le vertige. Voici les principaux chiffres qui caractérisent le groupe en 2024 et 2025 :
- ~1000 collaborateurs répartis entre toutes les entités acquises
- +2000 clients, dont environ 1000 grands comptes
- 200 millions d’euros de chiffre d’affaires visés pour 2024
- Présence dans 40 pays à travers le monde
- 29 acquisitions réalisées en six ans
- Plus de 350 millions d’euros investis dans l’entreprise depuis sa création
Côté levées de fonds, ChapsVision a réussi trois tours impressionnants : 100 millions d’euros en septembre 2022, puis 90 millions d’euros en septembre 2023 menée par Qualium Investissement avec GENEO Capital, et enfin 85 millions d’euros (90 millions de dollars) en novembre 2024 pour financer l’acquisition de Sinequa. Les investisseurs historiques Tikehau Capital, Bpifrance, Qualium Investissement, GENEO Capital et Jolt Capital ont accompagné cette montée en puissance.
Ces montants témoignent d’une confiance forte de la part d’acteurs financiers de premier plan. Mais ils posent une autre question, moins glamour : quelle est la rentabilité réelle de ce modèle ? Les chiffres publics de la holding ChapsVision pour 2024 affichent un chiffre d’affaires de 26,7 millions d’euros pour un résultat net de 3,4 millions, soit une rentabilité commerciale de 12,95%. Mais ces données ne concernent que l’entité mère, pas l’ensemble consolidé du groupe. Difficile donc de savoir si cette course effrénée génère des profits ou si elle mise avant tout sur la croissance à tout prix.
Deux divisions pour deux mondes
Pour structurer ses activités, ChapsVision s’est organisé en deux branches distinctes. La première, baptisée Entreprise, adresse l’engagement client, le commerce unifié et l’intelligence économique. Elle regroupe des solutions comme Coheris (CRM 360°), NP6 (marketing automation), Octipas et Anycommerce (retail et encaissement), ou encore Sparkow (optimisation de l’expérience d’achat). Cette division cible les secteurs de la finance, l’industrie, l’énergie, le retail, l’agroalimentaire, le luxe, les biens de consommation, la grande distribution et bien d’autres.
La seconde division, CyberGov, déploie des solutions souveraines pour les marchés de la Défense, du Renseignement, de la cybersécurité et de la gestion de crise. Elle s’appuie sur Sinequa pour l’enterprise search dopé à l’IA, et Iremos (intégrant Crisotech) pour la gestion de situations critiques. Cette branche vise les collectivités locales, les ministères, les services de renseignement et tous les acteurs nécessitant une maîtrise absolue de leurs données sensibles.
Cette diversité de secteurs et de solutions pourrait être une force. Mais elle soulève aussi un doute : sommes-nous face à un écosystème cohérent ou à un catalogue d’outils disparates portant le même logo ? La capacité à offrir une expérience unifiée et fluide à des clients aussi différents qu’un retailer du luxe et un service de renseignement reste à démontrer.
Les zones d’ombre d’une ascension fulgurante
Derrière les annonces triomphantes et les chiffres impressionnants se cachent des interrogations légitimes. L’intégration technologique fonctionne-t-elle vraiment ou ChapsVision n’est-il qu’un assemblage d’outils juxtaposés sous une même bannière ? La promesse d’ArgonOS comme plateforme unificatrice tient-elle la route dans des environnements opérationnels exigeants, ou reste-t-elle un concept marketing séduisant ? Et que dire de la rentabilité ? À force de lever des fonds pour financer des acquisitions, le groupe construit-il une machine solide ou une structure fragile reposant sur la confiance d’investisseurs patients ?
La culture d’entreprise pose aussi question. Comment fédérer 1000 collaborateurs issus de 29 sociétés différentes, chacune avec son histoire, ses méthodes, ses outils ? Le risque de perdre des talents clés dans ce tourbillon est réel. Sans parler du défi technique : faire communiquer des produits conçus indépendamment, avec des architectures hétérogènes, demande un travail titanesque de refonte et d’harmonisation. Beaucoup d’entreprises se sont cassé les dents sur des intégrations bien moins ambitieuses.
ChapsVision incarne une ambition française rare : celle de rivaliser frontalement avec les géants américains sur leur propre terrain. Mais entre l’ambition et la réalité, il y a ce moment de vérité où les promesses doivent devenir des preuves. Et pour l’instant, ce moment n’est pas encore arrivé.




