Wanadoo : retour sur l’histoire du pionnier de l’internet

Vous souvenez-vous du bruit caractéristique du modem 56k qui se connectait, de cette connexion qui monopolisait la ligne téléphonique et provoquait des disputes familiales ? Ces moments appartiennent à une époque où internet se démocratisait en France, et au cœur de cette révolution digitale se trouvait Wanadoo. Cette marque emblématique a façonné les usages de toute une génération d’internautes français, bien avant que les smartphones et la 4G ne rendent la connexion permanente aussi banale qu’invisible.

Le 2 mai 1996 : la naissance d’un géant du web français

Le 2 mai 1996 marque une date charnière dans l’histoire d’internet en France. Après des mois de préparation frénétique dans les locaux de France Télécom Interactive à Malakoff, Wanadoo ouvre enfin ses portes au grand public. La dernière nuit précédant le lancement, les équipes corrigent manuellement, avec le simple éditeur TextEdit, le code HTML 1.0 des pages majoritairement statiques du site. Le premier abonné à franchir le pas n’est autre que Serge Soudoplatoff, qui deviendra par la suite une figure reconnue du web français.

Cette aventure naît dans un climat paradoxal. France Télécom Interactive, la filiale du groupe qui porte le projet, doit affronter une frilosité interne considérable. Certains dirigeants de France Télécom s’interrogent encore courant 1995 sur l’avenir réel de ce nouveau mode de communication qu’est internet. Lorsque Roger Courtois, l’un des pionniers du projet, affirme à un dirigeant que sans internet France Télécom « serait morte », sa réponse fuse dans un éclat de rire : « tu exagères Roger ! »

Pourtant, quelques visionnaires osent parier sur l’avenir du web. Gérard Eymery ouvre la porte à Roger Courtois pour son retour dans le groupe qu’il avait quitté 15 ans plus tôt. Avec d’autres figures comme Michel Treheux et Yves Parfait, ces hommes posent les fondations de ce qui deviendra le leader français de l’accès internet. Wanadoo lance son service sous navigateur Netscape, le géant américain créé deux ans auparavant qui dominait alors plus de 90% du marché mondial des navigateurs, avant d’être écrasé par Microsoft et son Internet Explorer offert gratuitement avec Windows.

Les origines du projet : quand l’ODA et France Télécom s’associent

L’histoire de Wanadoo commence en réalité bien avant mai 1996. En juillet 1995, un partenariat stratégique peu connu du grand public voit le jour entre l’ODA, filiale Pages Jaunes d’Havas dirigée par Jean Louis Pallu et Michel Datchary, et la division multimédia de France Télécom menée par Gérard Eymery. Le projet porte alors le nom de « Pages Jaunes multimédia » ou « VP 96 », une appellation qui ne restera pas dans l’histoire.

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Ce rapprochement n’est pas anodin. En février 1994, France Télécom avait pris 5,5% du capital d’Havas en échange de l’apport de ses 50% dans l’ODA, l’Office d’annonces qui éditait les Pages Blanches, les Pages Jaunes et leurs services Minitel. C’est de cette alliance que naît finalement l’appellation Wanadoo. France Télécom rachète ensuite complètement l’ODA, transformant cette coentreprise en sa filiale internet officielle. L’ODA deviendra plus tard Pages Jaunes, sera introduite en bourse, puis rebaptisée SoLocal, perdant progressivement son lien avec l’opérateur historique.

Un premier webmail et une messagerie révolutionnaire

Parmi les services proposés dès le lancement, Wanadoo offre une innovation majeure qui va changer la donne : une messagerie électronique grand public accessible sous Netscape. En 1996, le nombre de Français disposant d’une adresse email reste limité, et cette nouveauté technique va transformer les usages bien au-delà du grand public. Les équipes de France Télécom Interactive deviennent elles-mêmes les premiers utilisateurs intensifs de cet outil, bouleversant les processus décisionnels internes. L’annonce de réunions par email, accompagnée d’appels à critiques et suggestions, permet un meilleur partage de l’information sans filtrage hiérarchique.

Un an après le lancement, Wanadoo obtient enfin le feu vert pour faire de la publicité télévisée. Les équipes, agissant en francs-tireurs, avaient anticipé cette autorisation en sélectionnant discrètement l’agence CLM/BBDO dirigée par Christophe Lambert et en réservant des créneaux horaires sur les différentes chaînes. Le spot « Un homme et une femme », diffusé le 25 septembre 1997, met en scène une scène de ménage virtuelle où un couple s’envoie de la vaisselle via la messagerie Wanadoo, l’un étant en voyage d’affaires à New York, l’autre en vacances à Biarritz.

Le problème ? La messagerie Wanadoo ne permettait pas encore d’envoyer des images, ni en pièce jointe, ni dans le corps du texte. Les services de répression des fraudes accusent alors France Télécom de publicité mensongère. Les équipes doivent batailler pour faire admettre qu’elles avaient simplement anticipé les possibilités futures du média. Cette anecdote, qui prête à sourire aujourd’hui au regard de l’explosion des moyens d’expression audiovisuels en ligne, illustre à quel point internet était alors un territoire encore vierge.

La conquête du million d’abonnés en quatre ans

Il faut quatre ans à Wanadoo pour franchir le cap du million d’abonnés en mai 2000, puis atteindre 5 millions début 2001. Ces chiffres impressionnants pour l’époque paraissent dérisoires comparés aux standards actuels : Angry Birds a été installé 50 millions de fois en seulement 35 jours. Mais dans les années 90, chaque nouvel abonné représentait une conquête technique et humaine considérable.

Les choix stratégiques de cette période fondatrice conditionnent la réussite de Wanadoo. France Télécom Interactive fait le pari de la primauté donnée aux « tuyaux » plutôt qu’aux contenus. Concrètement, le groupe privilégie l’infrastructure d’accès à internet plutôt que la production éditoriale. Les premiers tests ADSL démarrent dès 1997, bien avant la généralisation du haut débit. Des partenariats stratégiques se nouent rapidement : constitution du premier annuaire d’adresses email avec l’américain Four11, regroupement des abonnés Wanadoo avec ceux du service MSN en France.

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Cette période voit aussi émerger les défis de la démocratisation d’internet. La connexion passait par des modems pilotés par des logiciels complexes à installer et paramétrer pour le grand public. Wanadoo s’appuie sur le talent de BVRP, fondée par Bruno Van Ryb et Roger Politis, pour développer et distribuer des kits de connexion, d’abord sur disquettes 3,5 pouces, puis sur CD-ROM.

AnnéeNombre d’abonnésÉvénement clé
1996Premier abonnéLancement de Wanadoo le 2 mai
1997Croissance progressivePremiers tests ADSL et spot TV « Un homme et une femme »
20001 millionIntroduction en bourse et rachat d’Orange par France Télécom
20015 millionsRachat de Freeserve au Royaume-Uni

L’expansion européenne et les rachats stratégiques

France Télécom introduit Wanadoo en bourse en juin 2000, plaçant environ 10% du capital. Cette opération intervient juste après le rachat d’Orange, l’opérateur mobile britannique, pour 230 milliards de francs. Forte de ces moyens financiers, Wanadoo lance une stratégie d’expansion européenne agressive. En décembre 2000, l’opérateur met la main sur Freeserve, le premier fournisseur d’accès britannique, pour 2,7 milliards d’euros en actions. Cette acquisition, qui valorise chaque abonné Freeserve à environ 1 335 euros, permet à Wanadoo de totaliser 4 millions d’abonnés européens.

Le prix payé pour Freeserve apparaît raisonnable comparé aux 7 620 euros par abonné que l’allemand T-Online avait déboursés l’année précédente pour racheter Club-Internet au groupe Lagardère. La bulle internet a commencé à se dégonfler, et les valorisations ont été largement revues à la baisse. Freeserve, pionnier du modèle d’accès gratuit en Europe où les internautes paient uniquement le coût de la communication téléphonique, affiche des pertes d’exploitation aussi élevées que son chiffre d’affaires. Son action, qui avait atteint 15 euros lors de son introduction en bourse en juillet 1999, ne vaut plus que 2,13 euros.

En juillet 2002, Wanadoo poursuit son offensive en rachetant Eresmas, le FAI espagnol du groupe Auna, par échange d’actions. Cette acquisition apporte plus d’1 million d’abonnés actifs à Wanadoo, qui compte déjà 490 000 clients en Espagne. Avec un total de 7,8 millions d’utilisateurs européens actifs, Wanadoo se hisse à la deuxième place du marché européen, derrière l’allemand T-Online et ses 11,24 millions d’abonnés, mais devant l’italien Tiscali. Le groupe français devient alors un acteur majeur sur trois marchés : la France avec 3,4 millions de clients, le Royaume-Uni avec 2,5 millions, et l’Espagne avec 1,5 million.

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L’ère Thierry Breton et le virage ADSL

L’arrivée de Thierry Breton à la présidence de France Télécom en 2002 marque un tournant stratégique pour Wanadoo. L’année suivante, France Télécom reprend la main sur le capital de sa filiale internet cotée en bourse pour mieux intégrer les activités de téléphonie fixe et de fournisseur d’accès. Ce recentrage s’accompagne d’un abandon progressif de la production de contenus pour se concentrer sur l’accès internet pur et les infrastructures.

En juillet 2004, Thierry Breton annonce le lancement de la Livebox, première offre triple play de l’opérateur historique. Cette box ADSL, produite par Thomson après le rachat d’Inventel en 2005 et par Sagem appelé en urgence pour pallier les faibles capacités de production, permet de bénéficier simultanément d’internet haut débit, de la téléphonie fixe en VoIP et de la télévision. L’année 2004 marque le véritable départ de la télévision sur ADSL en France, dans un contexte de concurrence féroce avec Free, LDCom et Cegetel qui proposent tous des offres triple play autour de 20 euros par mois.

Le 1er juin 2006 : Wanadoo devient Orange

Le 1er juin 2006 signe la fin de l’aventure Wanadoo. La marque disparaît au profit d’Orange, qui unifie désormais la téléphonie mobile, la télévision numérique MaLigne TV et l’accès internet. Cette fusion symbolise la convergence totale entre téléphonie fixe, VoIP, internet, TV par ADSL et mobile que France Télécom souhaite incarner. Wanadoo contrôlait alors plus de 40% du marché français de l’accès internet, une position dominante héritée de dix années d’efforts.

Pour les utilisateurs, ce changement reste largement transparent. Les propriétaires d’adresses email @wanadoo.fr peuvent les conserver, tandis que les nouveaux clients reçoivent automatiquement des adresses @orange.fr. Orange propose ensuite progressivement aux anciens abonnés Wanadoo de migrer vers le nouveau domaine, avec la possibilité de faire suivre les messages de l’ancienne adresse ou de couper définitivement ce lien avec le passé.

L’héritage invisible de Wanadoo dans la France numérique

Wanadoo a changé les usages des Français bien au-delà de la simple fourniture d’accès internet. L’opérateur a démocratisé l’email à une échelle inédite, transformant ce qui était un outil professionnel confidentiel en mode de communication universel. La culture du portail, avec sa page d’accueil proposant actualités, météo, messagerie et services en ligne, a structuré pendant des années la manière dont les internautes français accédaient au web, avant que les moteurs de recherche ne bouleversent ces habitudes.

Les leçons stratégiques de cette épopée restent pertinentes. La frilosité initiale de France Télécom face à internet aurait pu être fatale. Si l’opérateur historique n’avait pas osé se lancer dans l’aventure malgré les doutes de certains dirigeants, le paysage numérique français aurait été radicalement différent. La bataille perdue par Netscape face à Microsoft illustre comment les positions dominantes peuvent s’effondrer en quelques années. La nécessité de s’adapter vite, de parier sur les infrastructures plutôt que sur les contenus, de conquérir rapidement une masse critique d’utilisateurs, toutes ces intuitions se sont révélées justes.

Aujourd’hui, plus personne ne prononce le nom Wanadoo, et les adresses @wanadoo.fr deviennent aussi rares que les modems 56k dans les greniers. Pourtant, sans ce pionnier qui a osé parier sur l’avenir d’internet quand la plupart des dirigeants de France Télécom doutaient encore, l’opérateur historique aurait effectivement pu mourir, comme l’avait prédit Roger Courtois. Wanadoo n’a pas seulement connecté des millions de Français au web, il a sauvé France Télécom de l’obsolescence programmée.